
Ingrid Bétancourt Ingrid Betancourt : “des solutions sont possibles” 23/10 21:31 CET
interview
Ingrid Betancourt songe à une conférence internationale sous les auspices de l’Union européenne pour traiter du problème des otages colombiens. La franco-colombienne ex-otage des FARC demande aux dirigeants d’Amérique latine d‘être généreux pour aborder le problème de la Colombie. Ingrid Betancourt, prix Prince des Asturies de la Concorde, s’est entretenue avec euronews :
euronews : “Ingrid Betancourt, prix Prince des Asturies de la Concorde. A quoi faut-il renoncer pour atteindre la concorde. Récemment vous avez dit qu’il y avait trop d’affrontements dans la vie politique, que vous ne vouliez pas y retourner. C’est une renonciation, une manière de plier pour atteindre la concorde ?”
Ingrid Betancourt : “Non, c’est simplement une décision personnelle, un malaise face à une certaine manière de faire les choses, mais je n’ai pas renoncé à la politique avec un “p” majuscule. J’ai renoncé à une certaine façon de faire de la politique, que je n’aime pas. Votre question est intéressante, vous me demandez à quoi faut-il renoncer pour parvenir à la concorde? Pour y parvenir, il faut renoncer à l’ego. Il y a plusieurs niveaux d’ego : il y a l’ego individuel mais aussi l’ego des nations. Je crois que dans la mesure où nous serions capables de laisser de côté ce sentiment de toujours garder la face, que nous ne pouvons jamais nous tromper, de toujours vouloir être dans une situation de superiorité, si nous arrivions à être plus humbles, nous parviendrions à la concorde”.
euronews : “Récemment vous vous êtes rendue au Parlement européen. Vous êtes désormais un symbole, une ambassadrice de la liberté. Vous avez ému les eurodéputés, nous en avons vus certains en larmes. Que leur avez-vous dit pour les émouvoir à ce point ? Et quel engagement du parlement avez-vous obtenu pour qu’ils vous aident à la libération des otages ?”
Ingrid Betancourt : “Je crois que c’est par le dialogue que mon émotion s’est transmise. J‘étais déjà en larmes quand ils pleuraient. D’une certaine façon, quand on essaye de dire des choses difficiles, les gens perçoivent l’émotion que l’on ressent. Je crois que c’est ce qui s’est passé au parlement, c‘était très beau. Mais, plus qu’un engagement de leur part, ce que j’ai réussi à obtenir, c’est une réflexion sur l’importance de l’Amerique latine, sur le besoin d’y récupérer les espaces de paix, que le problème de la Colombie concerne le monde entier, et pas seulement la Colombie. Je voudrais croire qu’au moment venu, nous aurons une conférence internationale, sous l‘égide de l’Union européenne, sur le problème de la Colombie, des otages, de la liberté des otages. Lorsqu’on parle de ce sujet, on parle forcément de paix. Les deux problèmes vont liés. Si les dirigeants d’Amérique latine s’unissent pour réfléchir, justement dans un esprit de concorde, laissant de coté leurs douleurs, leurs egos, si nous pouvons regarder avec générosité le problème de la Colombie, des solutions sont possibles”.
euronews : “Après plus de six ans d’absence involontaire, otage dans la jungle, comment s’est passée la rencontre avec l’Amérique latine, avez-vous remarqué des changements ?”
Ingrid Betancourt : “Le continent a pris un virage à gauche, pas tant politiquement mais surtout parce que la priorité du continent, à présent, c’est l’homme, c’est à dire le besoin de résoudre les problèmes sociaux. La plupart des dirigeants élus démocratiquement aujourd’hui en Amérique latine l’ont été sous cette bannière-là : résoudre les problèmes du pauvre, du malade, de celui qui a faim, du chômeur”.
euronews : “J’ai été frappée par une de vos déclarations. Vous avez dit : “Je pense que le diable habite dans la jungle”. C’est bouleversant de penser que le mal absolu puisse exister…”
Ingrid Betancourt : “Je dirais que le diable peut être n’importe où, pas en tant que mal générique, particules cosmiques ou essence… Je pense que le mal, le diable, l’anti-dieu, a de nombreux visages : l’orgueil, la médisance, la malveillance, changer les mots et les dire autrement pour provoquer des erreurs de communication. Dans la jungle, le diable est la seule chose qui existe. Dans le monde il y a d’autres forces, mais dans la jungle, dans le contexte de la vie d’un otage, la seule présence, c’est celle de cet anti-dieu, de cette négation de la spiritualité. L’homme est réduit à une toute petite chose, une ordure, c’est un être attaché à ses mesquineries, à ses égoïsmes, à sa petite cruauté, à son petit besoin d’humilier l’autre, à ses petitesses. Il y a tout ça dans la jungle”.
euronews : “Pendant ces années où vous avez été otage, avez-vous compris ce que sont les FARC, leurs prétentions, leur quête, ou bien n’est-ce selon vous que de la folie ?”
Ingrid Betancourt : “Je vois très clairement ce que sont les FARC, vraiment, parce que je suis restée dans les entrailles de ce monstre pendant presque 7 ans. Je sais parfaitement ce que sont les FARC. Il y a de bonnes choses dans les FARC, tout n’est pas mauvais. Mais le projet FARC est un projet erroné. Quand j’étais libre, avant ma séquestration, je pensais que les FARC pouvaient constituer une option pour la Colombie. Je pensais que c’était une réponse à une culture négative en Colombie, la culture de la corruption, du manque de sensibilité sociale et par conséquent la culture de l’orgueil de celui qui a du pouvoir et qui n’hésite pas à écraser quiconque pour arriver à ses fins. Je croyais que les FARC avaient des idéaux offrant une alternative, un modèle de société qui, je crois, en Colombie doit être reformée. Ce que je constate après 7 ans de vie commune avec les FARC, on pourraît dire de mariage forcé, c’est que les FARC ne sont pas une alternative à une société problématique mais un sous-produit, avec les mêmes vices, les mêmes comportements. Mais avec en plus un certain fanatisme, un certain messianisme. Autrement dit avec la conviction d‘être les seuls à pouvoir apporter une solution à la Colombie. Tout ça me semble hautement dangereux.
Les FARC ont vécu justement dans la jungle, coupés du monde, n’écoutant qu’eux-même, et ils ont perdu le contact avec le monde. Ils n’ont pas réalisé que le monde a changé, que la Colombie n’est plus la même, qu’il y a des choses positives en Colombie et qu’eux, au contraire, au lieu d‘évoluer de manière positive, se sont transformés en une mauvaise caricature de ce dont nous ne voulons pas en Colombie. Ils doivent réfléchir à cela et, je l’espère, rectifier”.
euronews : “Êtes-vous parvenue, une fois reposée et la liberté retrouvée, à reprendre une vie normale, à faire des projets ?”
Ingrid Betancourt : “Parfois c’est difficile, mais j’essaie et je suis habitée par une immense joie. Donc, malgré les difficultés que je peux rencontrer au quotidien, avec un peu de sens de l’humour j’arrive à continuer à avancer”.
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